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Et vous en vivez ?

20-elbasan

Albanie – 2015

  « Et vous en vivez ? ». Voilà la question que j’entends quasiment à chaque exposition, à chaque salon, à chaque séance de dédicace…

  Être photographe professionnel s’entend aujourd’hui, ou plutôt semble se réduire à n’être que photographe de guerre ou de mode, comme si c’étaient les deux derniers domaines préservés, encore auréolés de prestige, hors de portée du grand public. Et pour bien enfoncer le clou, c’est une surenchère sans fin : et vas-y que je te montre des armes, des corps décharnés, de la misère, des cadavres pour le premier et que l’artifice, par d’outrageantes retouches est roi pour le second. Il faut du trash comme disent les gens qui ont du vocabulaire. 
  Il suffit de regarder ce qui est proposé chaque année à Visa Pour l’Image (je parle des reportages actuels pas ceux des anciens qu’on montre pour se parer d’un vernis artistique, cf. le Cuba de Riboud cette année), les photos primées au Pulitzer et autres billevesées médiatiques… Sensiblerie et misérabilisme sont systématiquement au menu, sans aucune trame narrative (cf. Aylan Kurdi) : allez, émeus toi citoyen, c’est gratuit ! 
  Il y a cinquante ans et plus, le climat n’était pas moins guerrier, pas moins violent et pourtant que nous montraient les Cartier-Bresson, Riboud, Frank, Klein, Burri, Bischof…. ? A l’époque, il ne s’agissait pas de choquer ou de stimuler la concupiscence, mais de proposer un point de vue à partir duquel tout un chacun pouvait se forger une opinion, de donner à penser en d’autres termes. Plus que le sujet, c’était le regard sur le sujet qui primait. O tempo, o mores 
  Les temps ont changé, finie la photographie à papa ! La demande n’est plus la même paraît-il, les moyens de prendre des images et surtout de les diffuser non plus. Ah, le diktat du Marché… Certes, certes… Mais il faut aller plus loin. La photographie, celle de reportage en particulier, requiert un préalable essentiel : être libre. C’est-à-dire ne pas avoir à se demander comment on va pouvoir manger demain ou payer ses factures à chaque déclenchement, car cela induit une inévitable corruption du regard. C’est alimentaire mon cher W, euh chers lecteurs veux-je dire ! Ainsi, n’est-il pas étonnant de voir les mêmes sujets (l’essentiel tournant actuellement autour des migrants, du terrorisme), traités de la même façon, caricaturale, avec des noirs ou des couleurs bien saturés, chirurgicaux et glauques sur les écrans comme sur le papier glacé… De même, considérons la façon dont est présentée l’information : quels que soient les médias, on se trouve devant le même discours formaté, ce « politiquement correct » tellement installé qu’il confine tout un chacun dans une auto-censure et le prive de réflexion.
  Dans cet univers, les photographes d’aujourd’hui (mais tout aussi bien les journalistes et les auteurs plus généralement) sont devenus des tâcherons aux ordres d’un système qui édicte la bonne parole et s’ils ne s’y soumettent pas, « ils n’en vivent pas » et disparaissent. Ainsi est-il permis de se demander si les vrais photographes, j’entends ceux qui proposent un regard original, intéressant parce qu’indépendant, ne sont pas désormais ceux dont les moyens d’existence ne dépendent pas (ou pas exclusivement) de la photo…
Si la liberté est un préalable indispensable à l’indépendance du regard et par là, à son honnêteté et son intégrité, il ne suffit pas évidemment…
  – Et alors, vous en vivez ?

13 Commentaires à “Et vous en vivez ?”

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  1. Et pourtant beaucoup de photographes risquent leur peau pour nous informer. La réalité est souvent cruelle et bien concrète contrairement à ce qu’exprime votre photo superbe par ailleurs. On peut penser que les reportages primés à Perpignan ne le sont pas par hasard, sinon c’est à désespérer de la profession ! Bonne soirée.

    Christian a dit ceci

    Répondre

    • Non, ils ne le sont pas par hasard Christian, mais pas pour de bonnes raisons. Est-il besoin qu’une instance supérieure affirme ce qui est bien ou pas en la matière, serve de caution morale en quelque sorte, comme si le public n’était pas assez mature pour en décider ? On peut noter que les festivals en tous genres, quel que soit le domaine d’ailleurs, ne servent en définitive qu’à attirer l’attention sur une profession moribonde, plus qu’à satisfaire les envies d’un public.

      LoJ a dit ceci

      Répondre

    • La réalité, dites-vous ?…
      Oui, il y a des guerres. Oui, il y a la mort et la misère. Mais, est-il besoin de nous en gaver jusqu’à plus faim pour savoir qu’elle existe ? N’existe-t-il pas une autre réalité à coté de cette réalité ? La réalité d’une grande majorité de gens simples qui essaient de vivre ou survivre dans des pays en guerre, mais loin des charniers, dans la misère mais avec dignité… une réalité toute aussi dure mais sans sensationnalisme, la réalité de ces vieux qui résistent à la tentation du jeunisme et à l’exclusion sociale sans aller plus loin !
      Mais qui achèterait les journaux pour y voir cette réalité ordinaire ? Non, il nous faut du sang, de la misère bien misérable…
      Alors des photographes en mal d’adrénaline ou de reconnaissance ou les deux, vont « risquer leur peau » pour nous ramener des « images choc », beaucoup y laissent leur peau de façon anonyme sans avoir eu le temps de se faire un nom, c’est la loi du marché… et les reportages primés à Perpignan le sont bien par hasard ! Parce que le hasard a fait que tel photographe a survécu après avoir déclenché une dizaine de fois au jugé pour que les journaux puissent ensuite sélectionner l’image la plus impactante ! Et encore faut-il savoir que ce photographe ne fait que « survivre » de la photo…

      TERRY a dit ceci

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      • Mais à quoi bon photographier l’ordinaire à la portée des yeux de tout le monde ? Ou alors le photographe ne prend des photos que pour lui alors que ceux qui sont sur les zones de conflit nous font au moins partager ce qu’on ne peut pas voir…

        Christian a dit ceci

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        • La photographe montre-t-il ou propose-t-il une conscience visuelle pour secouer les nôtres souvent endormies ? Que vaut la photographie comme document de nos jours avec les autres moyens plus modernes ? C’est pour ne pas se poser la question ou comprendre cette distinction que le métier est mort…

          LoJ a dit ceci

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        • Pardon ?!… Êtes-vous en train de me dire que vous vous délectez des images de guerre dont on nous submerge ? Avez-vous encore et encore besoin de voir des photos de charniers, de sang, d’horreur pour savoir que cette horreur existe ?
          Le témoignage est une chose, le reportage en est une autre ! Du moins ces deux notions devraient être clairement différenciées, car le photo-reportage ne se réduit pas au photo-journalisme et ce sont bien les photographies des W.E.Smith, Cartier Bresson, Frank, Riboud, Caron… ou encore Vivian Maier qui nous permette de voir l’évolution de notre société. N’est-il pas aussi important d’en garder une trace pour comprendre ?!

          TERRY a dit ceci

          Répondre

          • … il est évident que ma réponse s’adresse à Christian…

            TERRY a dit ceci

            Répondre

            • Caron… Un célèbre photographe de guerre (enfin surtout connu tel) et qui a péri pour avoir imité la carrière de Capa et fini comme lui. Je ne me délecte pas, je m’informe et s’il n’y avait pas eu de Caron ou de Capa, nous serions bien aveugles non ? Et c’est évident que cette réponse s’adresse à Terry ;-)

              Christian a dit ceci

              Répondre

              • Caron a aussi fait des reportages de la vie ordinaire… moins que les autres peut-être, tout comme Capa qui, avec Gerda Taro, a photographié aussi le quotidien des populations pendant la guerre d’Espagne et pas seulement le front.
                Et, oui, ça s’appelle de l’information… et donc je le répète, il est dommage que l’on réduise l’idée du photo-reportage au photo-journalisme …

                TERRY a dit ceci

                Répondre

              • Dès lors que de nos jours tout le monde peut enregistrer des images avec un simple téléphone portable, dès lors qu’il suffit de piloter un drone équipé d’une caméra pour atteindre des zones inaccessibles, le photographe informateur ou témoin a-t-il encore une raison d’être ? La réponse crève les yeux si l’on peut dire… En définitive, tous ces photographes qui vont prendre des photos dans les zones de conflits sont comme le toréro qui veut narguer la mort, pour l’adrénaline, la gloriole, et par rapport aux médias ou aux festivals, ils ne sont que des faire-valoir, sinon j’imagine qu’ils seraient déjà riches vu les risques encourus.
                Le photographe artiste ? L’usage de l’outil est tellement à la portée de tous que sa crédibilité est également bien mince pour espérer gagner sa vie avec…
                Que reste-t-il alors ? Pas grand chose si ce n’est pour certains cette envie ou ce besoin de questionner le monde dans son infinie complexité pour ne pas s’y perdre totalement, autrement dit le re-présenter, c’est souvent l’affaire d’une vie. Pour cela, la photographie n’est qu’un moyen parmi d’autres, qui requiert d’autres qualités que de simplement savoir se servir de l’outil.

                LoJ a dit ceci

                Répondre

  2. Bonjour,

    D’accord avec cet article. J’ajoute que nous saouler avec la guerre et le terrorisme ne sert qu’à nous faire oublier nos petites misères et à nous priver du droit de nous plaindre. Le photographe n’est plus libre, mais le public ne l’est pas plus !

    Bofbof a dit ceci

    Répondre

  3. Les reportages en général manquent cruellement de poésie contrairement à cette photo que j’aime bien (et qui en dit long si on s’y attarde). Un peu de poésie dans le regard n’atténue pas la perception de la réalité, mais permet de la comprendre plus intimement.

    Aline a dit ceci

    Répondre


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